jeudi 24 septembre 2026

Arrière-Salles & Espaces Luminaires (1)

« Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie »
Blaise Pascal, juste après avoir vu Backrooms

Cela fait un moment que je n'ai pas déposé ici quelques avis bien tranchés sur les productions audiovisuelles, films et séries ayant pour carburant l'angouasse, le malèze et son demi-frère difforme et malentendant le malêtre, leurs oncles et tantes l’épouvante et l’effroi, leur grand-mère l’horreur cosmique, ce genre de cinéma de genre scrofuleux que j'affectionne, en tout cas quand c'est original, et que ça dit quelque chose de l'état du monde et de l'humain qui l'habite, mais plus pour longtemps, rassurez-vous, nos ingénieurs et nos I.A. sont sur le coup. 

Jancovisqueux dans les Backrooms : 
au moins, on l'entend plus jacter.
Est-ce qu'on a vraiment besoin de films de chtrouille, cet été, après la canicule, la destruction en cours de divers pays lointains par d’autres qui ne le sont pas moins mais qui sont quand même assez proches dans le village global qu’est devenu ce monde rétrécissant comme peau de zob après une bonne prostatectomie, le Népal noyé sous une coulée de boue suite à un effondrement glaciaire dans l’Himalaya, un été agricole en enfer qui voit les récoltes dépérir sur pied dans les champs et la Coordination Rurale suggérer de manger les écolos first, et la faim subséquente qui vient, parce que sur un écolo, une fois que t’as fait un plateau de ribs au barbecue y reste pas grand-chose à bouffer dessus, en tout cas beaucoup moins que sur un vieux centriste adepte de la junk-food, les espèces animales domestiques et sauvages qui s’éteignent autour de nous, l'extrême droite aux portes du pouvoir, les politiques arborer un grand silence frisé sur tous ces problèmes, ah tiens un village de chez nous est anéanti par une tornade, je voudrais pas jouer les trouble-fête ni les Cassandre aux grands pieds, mais les Jancovisqueux et les Chevaliers à la Triste Figure du GIEC s'enhardissent à nous annoncer que ça va aller de pire en pire, en attendant l’arrivée d’El Nino sur nos côtes pour cet hiver ? hein, hein ?
Il faut aussi t'avouer, cher journal, qu’après m’être infligé la mini-série américaine Chernobyl, hyper réaliste, palpitante et terriblement angoissante sur la plus grande catastrophe nucléaire du temps présent avant la prochaine, je m’étais dit que la réalité dépassait l’affliction, et qu’au fond je n’avais nul besoin de me faire subir des horreurs boréales et des films éprouvants et aussi inconfortables que des coloscopies sans anesthésie pour contrecarrer ma tendance à l’anhédonisme, d’autant plus que malheureusement, tout ce que nous regardons nous envahit, même si l’on prend les précautions de ne pas s’y identifier avant de les voir, ou de s’en désolidariser après visionnage, bien qu’il soit alors un peu tard, comme le corbeau qui dit qu’on ne l’y prendra plus, ou l’Alien qui constate que c’est pas après avoir pondu dans Balladur qu’il faut serrer les fesses.

c'est dommage, 
ça partait bien de travers,
avant de tourner à la sitcom glauque.
Des tas de gens qui aiment le cinéma de bonne foi s’épargnent spontanément les calvaires filmiques, et restent au large des actualités télévisées, pour des raisons d’hygiène mentale dictées par le bon sens ; est-ce dans l’idée de rester jeune que j'ai récemment enchainé quelques déceptions perceptives dans l’audiovisuel d’épouvante ? Je suis resté sur ma faim, avec mon pantalon sur les genoux, que ce soit devant 
les séries récentes IT : bienvenue à Derry,  Something very bad is going to happen, qui partait pourtant pas mal, The beauty, qui partait beaucoup ouatezeuphoque, Paradise, post-apo de SF dont le pitch me semblait proche de La vérité avant-dernière de Philip K. Dick, série conseillée par un collègue qui ne l’avait finalement pas vu et dont je tairai le nom et l'adresse, épopées chronophages qui m’ont péniblé comme autant de moments migraineux dans la salle d’attente du dentiste, à me demander constamment si je ne pourrais pas trouver mieux à faire ailleurs, de préférence quelque chose de plus utile pour la grande famille humaine. Tous les feuilletons précités ne mènent nulle part, jamais.
Et les films Evanouis et Substitution-Bring her back ont peiné à ranimer mon enthousiasme, j'avais perdu la foi dans l'audiovisuel d'éprouvante, trop de trucs moches sans intelligence du pire, la littérature reprenait du lustre, parce que là, tu peux montrer, c’est-à-dire désigner par des mots, sans que ça se voie ( Brian Evenson, Thomas Ligotti, Mark Z. Danielewski font des descendants présentables de Poe et Lovecraft), passque si en matière d’effroi l’image qui montre la chose dévalue la chose, le mot qui la désigne, s’il est bien choisi, fait éclore la fleur malade et tremblogtante de la chose dans ton cerveau, et là c’est que du bonheur, en tout cas pour les malheureux qui se nourrissent de mauvaises vibrations sans prendre la peine de s'expliquer comment ils font pour les convertir en bonne nourriture.
https://jesuisunetombe.blogspot.com/2025/10/les-utopiales-2025-brian-evenson-contre.html

Ca c'est très bien, ça fait très peur,
mais c'est un livre.
Vous seriez pas mieux devant un livre 
que devant cet écran ?
ça me fait encore plus peur.
Et ton imaginaire prend alors le relais en montant dans ce train fantôme dont les wagons sont moulés dans la chair du langage. Ni l’image qui l'exhibe, ni le mot qui le désigne ne sont la chose qu’ils prétendent exprimer, l’image trahit la chose, et le mot la suggère, mais seule la chose est la chose, comme dirait Jean Charpentier; les mots et les images restent quand même des passerelles pour atteindre le sentiment, la sapience et le contact intime de la chose, chose sans laquelle la vie n’aurait pas cet irrésistible arrière-goût de vomi brûlé qui fait que que même dans les petites salles de quartier spécialisées dans les films Z piratés sur le site myduckisdead, dans les banlieues sinistrées, à Gaza, Tel-Aviv ou à Kiev, entre deux alertes au drone ou à la bombe, on en redemande.
Et puis j'ai regardé Widow's bay, thriller horrifico-comique, et ça m'a bien fait rire. La thématique n’est pas neuve (The Wicker man, 1973, The Third day, 2020) mais l’approche est malicieuse en diable, qui se cache dans les détails. Widow's bay, c’est un hybride inédit, jonglant entre humour, angoisse et attachement à des personnages d’anti-héros plombés par la vie. 
Certains réalisateurs s’épanouissent dans le tragique
mâtiné de gore, pour exprimer des faits de société
sur un mode métaphorique dans un tel écrin
d’hémoglobine que après, il faut relaver la cuisine.

exemple : « Substitution - Bring her back »,
raisonnablement insoutenable,
mais qui n'est jamais qu'un film
sur un deuil impossible,
regardé en faisant de la confiture avec
les framboises ramassées cette semaine, 
enfin plutôt celles de l'année dernière, 
parce que cette année, avec la canicule,
comment vous dire, les framboises,
bring them back !

Des fois on dirait Peter Sellers égaré dans un avatar d’« Un jour sans fin », remixé avec le « Fog » de Jean Charpentier, et plein d’autres trucs, franchement pour arriver à mélanger tout ça et en faire un spectacle attractif, chameau, heu, chapeau. Les chameaux c’est dans Laurence d’Arabite, j’me mélange, avec toutes ces horreurs que je mate la nuit en taquinant mon vieux chat cardiaque avec un taser pendant que ma femme dort à l’étage. Widow's bay, je trouve ça par moments jubilatoire comme je n’ai pas jubilé depuis longtemps tout seul dans le noir devant un écran, ou alors, même au temps de ma prostate. Comme ce que je raconte est incompréhensible, et beaucoup trop long, surtout vers la fin, le mieux c'est de regarder le 1er épisode et de voir si ça vous convient. Franchement, le bazar de l’épouvante, c'est intimidant si on n'a pas été initié petit, parce qu’on y vient rarement tout seul, mais les gags parsemés dans Widow's bay évoquent les mémoires de Didier T. racontant les moments paroxystiques de « High Anxiety » de Mel Brooks, en 1974, dans la cour du collège Charles Le Goffic, alors qu’il ne sortirait sur les écrans qu’en 1977, quand on serait au lycée Félix le Dantec, alors vraiment, la mémoire se fout de nous, et on devrait pas dire la mémoire, mais la "mais moi", parce que si on la laisse faire elle prend tout le lit et prétend penser à notre place, alors qu'elle n'est que l'écho de pensées passées. Bref, pour Widow's bay, il faut se laisser tenter et me faire un petit peu confiance, vous ai-je jamais déçus ?
Ok, mais j’avais bu.

Et Obsession, qui a cartonné cet été, un film de d'jeun'z sur les relations toxiques et l’hubris masculin, ça finit très très mal, et ça met en garde contre la volonté déchainée, c’est assez sympa. Attendons de voir ce que l’auteur nous fait derrière, rappelons-nous qu’Ari Aster, Robert Eggers et David Robert Mitchell étaient eux aussi en leur temps des jeunes gens prometteurs, avant qu'ils se fracassent la margoulette dans l’escalier de la cave qui menait à leur second film.

S’il vous reste un peu de bande passante pour une œuvre plus exigeante, cette année on a eu la saison 1 de Pluribus. C’est de l’horreur cosmique maquillée en crispation identitaire devant une proposition SF pandémique post-apo d’amour inconditionnel. J'invente rien, mais enluminé comme ça je ne spoile pas trop. Le mieux c'est toujours d'en savoir le moins possible avant d'assister à un spectacle audiovisuel, la difficulté étant de les sélectionner au jugé. Presque à l'aveugle. C'est pour cela qu'il faut bénir les critiques, quand elles sont stylées sans déflorer le sujet. Exemple : "Ce qui aurait pu être émouvant (une relation soudain désincarnée, puis incarnée à travers un intermédiaire) n'est qu'effleuré. Ce qui aurait pu être spectaculaire est évacué au profit de plans en hélico sur des jeep traversant le désert à toute allure. Ce qui aurait pu être raté l'est par contre au-delà de toute rédemption." J'entre en empathie avec ce commentaire, donc je m'épargne ce film, c'est autant de temps de gagné pour écrire sur mon blog avant le retour de l'infirmière. N'empêche même que avant, il y avait l’infiniment petit, l’infiniment grand, mais Pluribus inaugure une nouvelle catégorie : l’infiniment énorme. 


autre exemple de critique qui ne spoile pas : la critique du spectateur.
un commentateur d'allociné a rédigé deux critiques cinéma, 
présentées ici dans l'ordre inverse de leur parution : 
un drame sentimental de forte intensité s'y devine, 
remonté à la Memento de Christopher "fuck la synchro" Nolife.

Après ce parcours santé pour combattre la joie de vivre, le cancer du blockbuster mainstream et du feelgood movie, j'étais tout ragaillardi, que ma joie 2 meure, j'ai lu des critiques assez négatives sur Backrooms, mais plusieurs amis imaginaires m’ont signalé le métrage comme assez réussi, alors comme il venait de tomber dans le domaine public du téléchargement illégal et psychopathologique, j’ai téléchargé Backrooms
https://jesuisunetombe.blogspot.com/2025/07/psychopathologie-du-telechargement.html

J’ignorais tout des espaces liminaires, https://fr.wikipedia.org/wiki/Espace_liminaire (liminaux, voire luminaires, selon les sources et la proportion d’entre elles infectée par une I.A.) et des creepypastas, ce folklore de légendes urbaines tellement virulentes sur internet que sur le forum 4chan c’est Halloween tous les jours.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Creepypasta
Le phénomène est tout à fait étranger à ma génération, qui ne fréquente pas les réseaux; on est nés trop vieux à internet; de mon temps quand on se faisait peur sur le web, c’était dans un autre style
https://jesuisunetombe.blogspot.com/2015/01/un-peu-dinfographie-les-500-mots-cles.html
D’habitude, je télécharge puis je mets de côté, pour les jours meilleurs qui viendront après l'effondrement, sur un disque dur que je ne rouvre jamais, attendu que l'offre en streaming sur une télé connectée excède déjà mon temps de cerveau disponible, mais là, je sais pas pourquoi, je regarde l’étrange métrage sans aucun délai ni apriori. 
Je le prends comme il vient, sans savoir qu’il est réalisé par un jeune homme de 21 ans d’après sa websérie, elle-même dérivée d’une creepypasta née pendant l’horreur de la profonde nuit sociale du Covid, sous Napoléon IV, qui n’en était pas à son premier reboot, quoi qu’il en coûte.

Image à l'origine des Backrooms, publiée par un internaute anonyme
sur le forum
4chan en 2019. S'ils l'avaient mise sur le bon coin,
ça se serait loué plus vite. Ils sont ballots, ces Américains.

Nonobstant le fait que toute cette histoire d’espaces luminaires, sorte de leucémie fictionnelle ayant d’abord métastasé sur internet avant de passer sous les fourches caudines de ces épiciers d’A24 qui ont le chic pour inaboutir des projets au pitch affriolant, doit beaucoup à La maison des feuilles de Mark Z. Danielewski, qui avait aussi pris racine sur le web et dont je t’encourage à te procurer la récente réédition, si ne n’est fait, nonobstant aussi que certaines scènes ne mènent pour l’instant nulle part, parce que les creepypastas sont une auberge espagnole où chacun vient avec ses peurs intimes, pour les tartiner ensuite généreusement sur les murs de sa cellule. Et qu'ici, certaines clés symboliques sont désignées avec ostentation, mais que les portes sont peintes sur les décors, et les serrures ne s'ouvrent pas. Et sur quoi s'ouvriraient-elles, sinon sur d'autres espaces luminaires désaffectés ?

Georges et Louis sont les gars les plus qualifiés
pour nous expliquer les rouages secrets
des arcanes des Arrière-Salles.
J'ai hâte.
Ce qui fournit plusieurs dimensions tordues dans lesquelles creuser, comme l’a fait le réalisateur dans ses petites vidéos réalisées sur internet, beaucoup plus intrigantes que le résultat final de Backrooms, le film, où l’on a l’impression d’assister à la projection d’un fragment, de ne sucer que la partie émergée de l’iceberg, dont la masse cachée et ténébreuse promet encore de grands frissons, à condition que ces gougnafiers d’A24 ne contraignent pas les scénaristes à faire dans l’explicite lyrics, qui nous fait retomber comme un vieux soufflé à chaque fois qu’un semblant d’explication psychanalytique niveau première année de licence nous est asséné. Ce qui fait beaucoup de réserves et peu d’Indiens, nonobstant le fait que l’intrigue est maigrelette, mais que l’ambiance est anxiogène, et très réussie !
Je suis donc allé zyeuter sur internénette, il y avait des courts métrages pré-luminaires (hi hi) et des projets de suite.

La vingtaine de courts métrages réalisés par Kane Parsons sur le thème des Arrière-salles, en amont du long-métrage, et produits avec son argent de poche, cultive l’amour pour les tournages amateur, les scratchs des bandes VHS fatiguées et trop souvent réenregistrées, les créatures inidentifiables, les stockshots institutionnels abscons à tendance lynchienne, les équipes de recherche qui se perdent sans GPS dans les dédales des entrepôts Mondial Moquette, et je vais m’encorder avant de finir de les regarder, des fois que je disparaisse dans l’écran. On n’est pas dans Videodrome, on est un cran plus loin dans l‘horreur moderne du turfu du Cronenberg d'hier.
Mais une fois qu’on s'est dits et redits, pour s'en convaincre et s'en féliciter, que c’était un film sur l’inconscient humain, sur les nouveaux espaces de solitude numérique, que toute l’imagerie des arrière-salles semble vomie par une I.A. malade, que peut-on s'avouer de plus ? Il règne ici la même atmosphère mortifère que dans la dernière séquence de 2001, l'Odyssée d'mes spasmes, le Nameless de Grant Morrison... ou encore l'effroyable vidéo d'Ego sur ce peintre atteint d'Alzheimer : "Visite banale au musée de l'oubli" (pour le coup, rien que de relire le titre m'emplit d'une terreur indicible)


L' Espace Luminaires du BHV Parly 2 :
de l'intérieur, on ne remarque rien.
De l'extérieur, encore moins.

L’espace luminaire n’a besoin d’aucune justification : comme je disais dans un de ces articles à rallonge dont j’avais jadis le secret sur le cinéma d’éprouvante, mais c'était avant de voir la série Chernobyl qui rend toute fiction inutile : 
"si le Mal Absolu avait besoin de se justifier, il serait Témoin de Jéhovah."
https://jesuisunetombe.blogspot.com/2019/01/colin-stetson-all-this-i-do-for-glory.html

C'est comme sur mon blog : plus il y aura d’explications, moins ça sera réussi. Quand je me contentais de passer des disques introuvables, tout le monde ne s'en portait que mieux. D'ailleurs, je vais en rajouter une couche, avant que la première soit sèche. 

Pourquoi Backrooms marche-t-il autant auprès des schnoques que des branleurs, alors que le gouvernement fait tout pour opposer les générations, de façon à ce que les premiers payent pour le chômage des seconds, et que les riches puissent poursuivre leur gloutonnerie apocalyptique, que nous vivons en direct live tout au long de la faillite des sociétés occidentales ? Et pourquoi Schnock, la somptueuse revue à dos carré qui étudie la culture populaire des années 60 et 70, n’évoque-t-elle pas les très riches heures du cinéma d’horreur d’il y a 60 ans, alors qu’ils ont sorti un numéro sur Pompidou, qui fait aussi peur aux enfants que Casimir ?


Ce qui fout les chocottes aux ados là-dedans, sachant que l’adolescence se poursuit désormais allègrement jusqu’à la quarantaine, vu qu’ils ne font plus de gosses, vu l'état du monde dans lequel ils seraient appelés à vivre, comment dire, on parlait tout à l'heure d'arrière-goût de vomi brûlé, donc les abstentionnistes d'enfants, on les comprend, passe-moi la cuvette j'ai encore la gerbe, c’est que c’est un film qui exploite le capitalisme de la solitude généré par les plateformes en ligne.
Et n'importe quel vigile sous-payé par l'agence d'intérim peut témoigner qu'il a souvent les tripes nouées quand il fait sa ronde de nuit dans les rayons déserts du Leclerc meubles de Basse Goulaine. Donc, c'est assez malin, de faire pétocher avec la modernité poétique de maintenant. Plutôt qu'en entretenant la peur de la méduse d'hier dans l'océan d'aujourd'hui.

Je rentre des Landes, où j'ai vécu au creux d'une vague,
une étreinte flasque avec une créature fantasque,
née du réchauffement et de la surpêche.
Il faudra écrire un autre article, celui-ci étant déjà trop long.


Et pour les vieux ? De mon temps, les backrooms c'était des salons privés, où, dans certains clubs, les habitués pouvaient se rencontrer dans l'obscurité pour des relations sexuelles entre hommes, et vas-y que j'te, hardi petit.
Ces « arrière-salles » furent le siège, si je puis me faire mettre, de la naissance d’une légende urbaine glauquissime. Dans les années 1970 et au début des années 1980, le journal Libération cultivait une ligne éditoriale libertaire radicale, faisant fi de la censure classique des media grand public. Sa célèbre rubrique du courrier des lecteurs, d'une liberté totale, publiait des textes crus abordant sans filtre la sexualité, le militantisme et les pratiques marginales. Un petit malin trouva drôle de poster une lettre dans laquelle il prétendait se livrer à des pratiques à base de fist-fucking et de verre pilé. Un canular de pure provocation : L'objectif de l'auteur était de tester les limites du journal pour voir s'il oserait publier l'impubliable. La parution de ce faux témoignage d'inspiration criminelle suscita un profond dégoût, poussant la direction de Libération à réaliser que l'absence totale de censure transformait le journal en déversoir de fantasmes ultra-violents ou de fausses histoires sordides. Et ce fut la fin de la rubrique du courrier des lecteurs. Longtemps avant l'invention du dark web. Où des canulars un peu plus chiadés comme Backrooms triompheraient plus tard. Au temps pour la poésie de l’innommable : dès qu'on la nomme, c'est fichu. Bien qu'ayant d'excellentes idées sur les Grands Anciens, Lovecraft était trop volubile sur les adjectifs. Comme moi, mais en pire. 

Ce qui fait que Backrooms fonctionne aussi bien pour les vieux, qui ne sont jamais que des jeunes qui le sont restés trop longtemps, à part les troubles de la désorientation liés au fait qu'ils se rappellent vaguement de cette histoire dans Libération mais qu'ils ne voient pas bien les liens avec l'espace Luminaires de Parly 2, c'est que Si vous avez cru comme moi aux promesses des sociétés civiles de placement immobilier (SCPI) dont le principe est de collecter l'argent de plusieurs épargnants pour acheter et gérer un grand patrimoine locatif (bureaux, commerces, entrepôts), il est tout à fait normal de faire caca culotte, comme dit ma fille pubère, ou de se chier dessus, comme disent les sexagénaires cacochymes, parce que dans la Réalité Réelle Ratée, au moment du Covid, des trillions d’hectares de bureaux se sont ainsi retrouvés subitement vacants, et du jour au lendemain, la cabane du petit épargnant est tombée sur le chien, et cet investissement pierre-papier de « bon père de famille » pour s’assurer de meilleurs jours à la retraite a sombré au fond de l’océan des fausses bonnes idées d’épargnants échaudés par la chute des actions Eurotunnel. J’ai vu la valeur liquidative de mes parts fondre comme de la graisse de phoque dans une poêle chaude sous la canicule 2026. Donc, caca culotte, faut pas exagérer. C'est des problèmes de riches; mais ce film qui met en scène des mondes-gigogne, constitués d’une enfilade d’environ 16 millions de mètres carrés de showrooms Saint Maclou vierges de tout mobilier, éclairés de néons jaunâtres et grésillants, conçus de traviole par l’architecte dément Abdul Al-Bouygues, le plus souvent déserts mais hantés par intermittence par les forces du Mal travesties en homoncules peu avenants, mais je suspecte notre mauvaise conscience d’occidentaux masculinistes postcoloniaux d’engendrer les seconds en parcourant les premiers, présente un visage d'une inquiétante étrangeté, et c'est cumulativement cauchemardesque, parce que la présence d’espaces cachés à la limite de notre réalité, c'est une belle métaphore de l'inconscient. C'est aussi un film sur la solitude moderne, l'échec des relations, la culpabilité, le confinement et les couleurs de moquette murale qu'il vaut mieux éviter si on veut pas faire une dépression carabinée.

Je viens de finir d'emménager dans les Backrooms,
y'a pas de wifi, je vais pouvoir me remettre à lire.

C’est pour ça que j’ai moi aussi bien aimé Backrooms, pas du tout conçu pour défriser les vieux geeks, mais plutôt terroriser les jeunes cons qui ont vécu les déserts relationnels des confinements successifs lors de la dernière pandémie.
Ce n'est donc pas un petit exploit d'avoir réuni plusieurs générations de Princes de l'Inquiétude devant un film qui reste un peu léger sur le signifiant qu'il affiche, mais qui déborde d'un signifié qui rend d'abord très triste, puis gravement malade, et après on meurt dans les semaines qui suivent la projection, sans bruit et d'un truc assez rare, une voiture noire s'arrête devant la maison, on y porte discrètement une forme sous une bâche, et on n'entend plus jamais parler de vous. Sauf si j'essaye de comprendre cette définition du wiki qui dit que sessui qui dit qui y est, selon laquelle le signifié est la représentation mentale du concept associé au signe, tandis que le signifiant est la représentation mentale de la forme et de l'aspect matériel du signe. Auquel cas je survis plus longtemps, mais péris d'une attaque cérébrale en méditant aux cabinets sur cette définition, tout en consultant Télérama pour trouver quoi télécharger pour me faire peur la semaine prochaine.


Devant ce succès phénoménal de l'été 2026, 
rigoureusement identique à la version normale
(j'ai passé les 854 plans du films à la loupe 
pour m'assurer qu'il n'y avait aucune variation)
à part qu'ils ont dissimulé un des courts métrages expérimentaux
 (et finalement assez prévisibles quand on s'est tapé les 25 précédents) 
de Kane Parsons derrière le générique de fin. Enjoy.

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