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jeudi 11 juin 2026

Une Brève et Fausse Histoire du rap français (1981-2026)

"Les barbares habitaient dans les angles tranchants 
des cités exilées au large du bizness"

Bernard Lavilliers, "Les Barbares", 1976
1981 

Bernard Lavilliers invente le rap sans le faire vraiment exprès, en enregistrant "Night Bird" en une nuit, tout seul comme un chien d'infidèle dans sa cuisine, avec une beatbox et son micro fétiche qu'un chaman brésilien lui a vendu sur son lit de mort. C'est une longue mélopée scandée en alexandrins, à la gloire de l'errance nocturne à bord d'un véhicule à combustible fossile dans les faubourgs de Los Angeles, à la rencontre de "tout ce que la ville produit de sportif et de sain" (de mémoire) qui remplira toute la face A de son prochain album, et ça sera déjà ça de fait. 
Furieuse de n'avoir pas été associée au projet, Lisa Lyon, sa nouvelle femme culturiste qui a de gros biscotos lui met une bonne ratatouille pendant son sommeil, et revend en catimini l'invention de Nanard aux Blacks d'Harlem : le hip-hop est né. Les Blancs ayant précédemment volé le blues aux Noirs pour en tirer des couinements électrifiés de bobos dépressifs, ce n'est que justice. 

Ces faits sont avérés, et sobrement décrits ici :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Bernard_Lavilliers#Ann%C3%A9es_1980 

Bernard se réveillant légèrement indisposé
après sa bonne ratatouille
(pochette intérieure de "Nuit d'amour", 1981)

1990

En traversant l'Atlantique, et après un atterrissage en catastrophe sur le petit aérodrome de Lannion (Côtes d'Armor), le hip-hop a perdu ses vertus abrasives de pamphlet politique et social grâce auxquelles il dénonçait le racisme, les discriminations institutionnelles et le traitement médiatique des afro-américains. Grâce à l'abonnement de mes grands parents à Télérama, je peux enfin écouter du rap francophone sans me sentir déchiré entre conformisme et rébellion : 
la presse mainstream adoube MC Solaar qui affiche en tous lieux des propos mesurés, fait preuve d'une richesse de vocabulaire qui honore la langue française, et produit des chansons que je peux comprendre sans acculturation, ni me crever les yeux sur un dictionnaire d'argot new-yorkais, "Bouge de là" ou "Victime de la mode", pas besoin d'être racisé pour vibrer, et je peux reprendre le refrain sans me sentir illégitime ni souffrir du symptôme de l'imposteur ou toutes ces conneries que le Blanc a inventé pour oublier son passé colonial extractiviste, vu que la culpabilité est une fuite, et que cétait ma foi bien pratique de ficher le camp dans l'imaginaire au moment de passer à la caisse, mais là c'est rappé. 

1990 : avec l'argent que mes parents m'ont donné
pour acheter de la drogue à la sortie de l'école,
je préfère tout claquer en maxi 45 tours.

1994

Fabe chante "Ca fait partie de mon passé", ode à la résilience et à la réparation de ses erreurs après acceptation du devis, quelle que soit ma couleur de peau et mon parcours scolaire. Que demander de plus au hip-hop ? N'étant ni pauvre ni issu de la diversité, je fais l'impasse sur NTM et IAM, ça sentirait trop l'entourloupe et le luxe intellectuel de fils de bourgeois bien nourri, éduqué à mort et consécutivement miné par l'ennui, voire le dégoût de lui-même. Sans parler de mon inconscient colonial, avec tous les trucs chelous que mon grand-père a fait en Afrique dans les années 60.

1995

Pendant que je bosse comme un ouf à M6 sur l'émission Dance Machine, afin de financer la naissance de mon premier enfant en répandant la vermine boys band sur la France tout en coupant l'herbe sous le pied de la K-Pop coréenne qui n'est encore qu'une lueur dans l'oeil des parents des 7 nains de BTS, MC Solaar rencontre Ophélie Winter en boite de nuit. Ophélie est un autre produit phare placé en tête de gondole dans le hall d'entrée de chez M6, qui effraie les démarcheurs des régies publicitaires en journée mais rassure les veilleurs de nuit et les pigistes nocturnes comme votre serviteur, car il émane d'elle une luminosité verdâtre faiblement radioactive mais promesse sensuelle chuchotée dans la pénombre de neutralité carbone. 
Vu de ma fenêtre, le déclin créatif subséquent du rappeur solaarisé est graduel mais définitif. 
Le rap, pour moi, c'est rapé, je résilie l'abonnement de mes grand-parents à Télérama et me tourne vers les Inrockuptibles, à l'époque somptueux trimestriel à dos carré
Qu'est-ce que je vais bien pouvoir écouter maintenant, si les élites nous lâchent et se compromettent dans la musique à vocation commerciale ? Du blues ? A mon grand dam, et malgré des efforts vigoureux et réitérés, je ne suis toujours pas noir. Par dépit, vais-je rejoindre Bernard Lavilliers à l'arrière d'un taxi dans les faubourgs interlopes de Los Angeles pour y sniffer de la coke sur le cul d'une prostituée portoricaine, dans un esprit de fraternité ludique et conviviale, comme mes pulsions m'y invitent ? 
Hélas, je suis bien placé pour savoir que la sexualité ne se gêne pas pour nous susurrer des promesses à l'oreille, à l'instar de Donald Trump et Benyamin Netanyahou, de nous exciter comme des puces, et puis quand on est chauffés à blanc elle ne trouve rien de plus amusant que de s'enfuir en ricanant avec toute l'argenterie après s'être essuyé les fesses dans les rideaux du salon, (Trump et Netanyahou, tout pareil), nous laissant le pantalon sur les genoux dans l'attente d'un apaisement qui, comme la Madeleine de Brel, ne viendra pas, car la sexualité, cette gourgandine, n'est pas au service de nos petits désirs étriqués et postcoloniaux mais de la perpétuation de l'espèce, une cause qui nous dépasse sans nous transcender des masses, quel que soit le coefficient de marée pulsionnelle.
Alors que si on résiste assez longtemps à ses sollicitations (comptez entre 30 et 50 ans, selon votre espérance de vie), et malgré son écoeurante familiarité née de la promiscuité, elle finira par se lasser, et ira embêter quelqu'un d'autre - c'est pas les clients qui manquent.

MC Solaar a-t-il voulu transgresser l'interdit ?
bien malin qui voudrait faire le con
avec cette idée sur mon blog.

Et puis, halte au culte de la performance ! Ne serait-il pas urgent de redéfinir ce que c’est qu'aimer, désirer, bander ? en tout cas, dès qu'on aura pris le temps de refonder la gauche plurielle, ce qui semble encore plus urgent eu égard aux échéances électorales de 2027, ça serait un truc à faire… 
Mais je m'emballe, car nous ne sommes qu'en 1995. En bossant pour l'émission Culture Rock, toujours sur M6, je découvre des groupes de hip-hop américain qui hybrident le hip-hop avec le jazz, le hard rock ou le rock progressif, (Arrested Development, Run DMC, Public Enemy...), et je rêve de voir éclore un tel métissage en France, sans découvrir grand chose de stimulant. Mon pauvre chaton. Par chance, et surtout grâce aux Inrocks, je découvre le trip-hop, opioïde analgésique utilisé comme substitut chez les consommateurs de hip-hop frelaté en France, et ce bien avant l'apparition des Hyper U de la défonce sur WhatsApp... de fil en aiguille, je tombe sur le chainon manquant entre Massive Attack et Angelo Badalamenti, dont je pressentais bien qu'il devait exister quelque part.

des fois les réponses sont là, 
juste sous notre nez.

2000

J'encadre les étudiants d'une école nantaise qui forme des journalistes généralistes et des couteaux suisses de la com' institutionnelle, et nous réalisons pour le journal télé de l'école un reportage sur les médiateurs sociaux qui viennent d'être nommés dans la cité de la Halvêque à Nantes. Ce nouveau métier vise à aplanir dans les quartiers dits "sensibles" les difficultés liées à l’absence d’information, la complexité administrative, la méfiance à l’égard de l’institution ou même la perte de la conviction d’avoir des droits. Avec mes étudiants, on trouve ça plutôt chouette.

Un grand nombre de personnes ne demandent rien
et ne bénéficient pas des droits
auxquels elles peuvent légitimement prétendre.

2005

Nicolas Sarkozy, immigré d'origine hongroise devenu ministre de l'Intérieur, démantèle la police de proximité qui assurait une mission de contact et de médiation, pour privilégier une approche de sécurité plus répressive. Il promet de passer les cités ("exilées au large du bizness" comme le prophétisait Lavilliers dès 1976) au Kärcher. Abandon des politiques de prévention, renforcement de la vidéo-surveillance, fermeté contre ceux qui menacent la sécurité des Français, « en premier lieu les gens du voyage, les jeunes des banlieues, les immigrés illégaux »choix du tout-répressif. Sarkozy prône la « tolérance zéro ». Sa gestion de la crise des banlieues de 2005 est vécue comme une dégradation du lien entre les banlieues, ses jeunes et la politique et ses promesses d'égalité, mais il conquiert les classes populaires.


Sa campagne de 2007 est magistrale.
Je ne comprends toujours pas son échec de 2012.

2010

Etant un gros boomer blanc cis-trans qui regarde Arte, je ne vais pas spontanément vers le rap. J'ai un putain de biais cognitif qui me dit que je suis pas le coeur de cible. 
Après l'embourgeoisement de MC Solaar, c'est le rap qui vient pourtant me tirer par la manche pour s'acheter sa dose de Subutex, par le biais de la parodie qui fait rire jaune, car j'adore la vacuité un peu égotiste de la dérision, mais comme on ne peut pas rire de tout avec n'importe qui, il m'arrive souvent de ricaner tout seul devant mon ordi. 
Bref. Je découvre un peu tard Gomez et Dubois, un faux groupe de rap urticant, mais bien en prise avec le réel. D'ailleurs, ce sont de vrais rappeurs qui se cachent derrière leurs pseudos. Hotel Commissariat, une parodie un peu fastoche d'Hotel California, fait le buzz. En 2003, face au scandale des faux électeurs du 5e arrondissement dans les campagnes municipales de Paris conduites par Jean et Xavière Tibéri, Gomez & Dubois suggérent de voter pour "Le parti du 3ème Doigt", si vous voyez ce que je veux dire. (j'ai mis un moment à capter quel était mon troisième doigt, parce que je suis loin des rappeurs et des banlieues). Leurs imitations de Charles Pasqua et de Joey Starr sont hilarantes, en tout cas elles me font bien ricaner tout seul derrière mon ordi pendant que ma femme se tape les courses, la bouffe, le ménage et l'éducation des enfants. 


Le chômage ? Aux travaux forcés les fainéants ! 
Plus l'impôt sur le RMI, 30 % et les jeunes ? 
Donnez-leur de la drogue, ça les calme ! 
On ferme les cités et on leur vend des armes ! 
À Matignon, premier coffee-shop, pop pop pop ! 
Et le Maroc je l'incruste dans l'Europe, pop pop pop ! 

Gomez & Dubois - Le 3ème Doigt
https://www.youtube.com/watch?v=hdCduODhhcg
(encodé sur Youtube par votre serviteur)



Ca semble abusé, mais malheureusement tout est vrai, comme sur mon blog. Plus tard viendra Odezenne, flow minima-nihiliste sur fond de crack, ultime avatar dépressif du hip-hop blanc qui semble n'aspirer qu'à sa propre extinction. The End is near.


Pochette de l'album"Rien" de Odezenne (2015).
Si vous la trouvez tristouille, attendez d'avoir écouté le disque.


2017

M'enfin ? Je n'ai rien de désagréable à dire sur les gens qui se tournent vers la religion quand c'est la dernière solution pour ne pas devenir fou (bien que ça ne soit pas incompatible) et comme disait mon papa, on a écrit des bibliothèques entières sur les vertus de la prière. J'en ai moi-même beaucoup lu. Mais quand même, ça fait chier. Bon, d'accord, Cat Stevens s'était converti à l'islam, et Bob Dylan au catholicisme. Mais ils avaient continué d'enregistrer.

Ce dessin reste d'une actualité brûlante depuis plusieurs décennies.
Souhaitons qu'il finisse par la perdre. C'est pas gagné.

2026

Délitement du lien social, explosion des inégalités, überisation du narco-trafic, triomphe du gangsta rap, ablation de la prostate, tout est fait pour que la délinquance explose à nouveau dans les quartiers sensibles (sic) et les jeunes se font dessouder à qui mieux mieux, à tour de bras, à scooter électrique et à la Kalaschnikov achetée à prix coûtant sur Vinted, à Nantes comme à Marseille, à la fréquence d'un mort par semaine. Parce que quand même, on est Nantes, putain !

https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/06/06/narcobanditisme-a-nantes-derriere-des-fusillades-en-serie-des-clans-qui-sont-a-cran_6698074_3224.html

Grâce à mon travail à moi que j'ai dans une station régionale de l'audiovisuel public qui-n'en-a-plus-pour-longtemps, je découvre une bande de jeunes de ces quartiers difficiles qui préfèrent rapper là-dessus que de vendre de la dope pour payer une maison à leur mère. Ils offrent un regard engagé sur l'actualité depuis les quartiers populaires. La diffusion du reportage est reportée du fait de la fréquence de plus en plus rapprochée des tueries en pleine rue, en plein jour, et vas-y que je t'achève d'un pruneau dans la tête devant les gosses quand ils sortent de l'école, c'est l'exemplarité des grands frères, ouat zeu feuque. Il faut regarder leur chaine Cnous, ils n'ont pas été aidés, et ne sont pas très cliqués. Ils ne parviennent à produire que 5 épisodes par an, et le dernier ne devrait pas tarder à sortir, inspiré des derniers meurtres dans le quartier.

https://www.youtube.com/@LACHAINECNOUS/featured

Surprise : après des décennies de décadence où la part belle est faite à l'individualisme et au matérialisme via l'Egotrip systématique au détriment d'un message à caractère social voire politique qui avait fortement imprégné le rap des années 1990, c'est plutôt rassurant d'entendre de nouveaux échos remixant colère et espérance. Non seulement je comprends tout ce qu'ils disent, mais ça me conforte dans mes opinions :

Sarkozy en prison !

un journal télé qui fait rimer colonies avec sodomie
ne peut pas être entièrement mauvais.

2032

Que sont-ils devenus ?

- A 77 ans, Sarkozy est enfin en prison, non pas pour toutes les casseroles qu'il a au cul, mais pour utilisation abusive du mot "Kärcher" quand il prétendait nettoyer les banlieues en 2005. "Kärcher" est le nom d'une marque commerciale de nettoyeurs haute pression, et il a été condamné pour publicité déguisée, comme une vulgaire influenceuse, par un juge à la solde des grammar nazis. Ça valait le coup d'attendre. Les Français n'ont pas les bollocks de mettre un ancien président en tôle pour des tripatouillages politico-financiers, mais en plus la Justice n'a plus les moyens de remplir son rôle, elle est débordée comme le reste des services publics.  

- Avec tout l'argent que Warsen a gagné grâce aux publicités Google Ads® insérées sur les blogs d'influenceur de son empire multimédia, il a pris sa retraite éditoriale et investi ses gains dans le narco-trafic, pour salir mon l'argent propre, et aussi parce que dans une société où on n'aurait pas besoin de se droguer, on pourrait légaliser la marijuana, mais c'est pas demain la veille, alors on est tranquilles, la drogue ça va continuer à être l'opium du peuple pendant un moment. Le problème, c'est que Warsen n'est porté ni sur la beu ni sur la coke ni sur la meth, il n'aime que les psychédéliques, et se fournit en Hollande, comme tout le monde.
Et il n'écoute plus de rap français à vocation politique ou sociale, mais du dark ambient à bas volume pour se faire ouvrir le chakra du bas, à condition d'avoir pris un slip de rechange. 
Comme il est impossible d'être accro à la mescaline, l'évolution ayant développé une caractéristique d'anti-addiction à cette drogue, en tout cas selon les habiles commerçants qui en font la promotion sur des sites spécialisés, tous les clients de John ont rapidement atteint l'Illumination grâce aux cactus en pot, puis ils ont laissé tomber la dope, prétendant que ça faisait partie de leur passé, avant de s'inscrire massivement chez LFI, pour hâter l'avènement de Mélenchon 2032. Il est bien fini, le temps que chantait Baabz dans le JT rappé, édition spéciale du 9/6/26 : "En vrai l'narco-trafic ça justifie la répression / C'est pas ça qui empêchera ta mère d'finir en dépression". Et puis, laisse ma mère en dehors de tout ça, s'te plait. On n'a pas gardé les cochons ensemble.

- Les rappeurs nantais de la chaine CNous continuent de produire leurs brûlots anticapitalistes sur Youtube, mais Macron s'apprête à revenir aux commandes aux Présidentielles. Tout reste à faire et rien n'est joué.

Folle jeunesse. Après nichon-chaton, nichon-chichon.
Faudrait pas qu'ça grandisse.



Pour aller plus loin :

- le docu en 2 parties sur le narcotrafic européen sur Arte

- le podcast de Killian sur france culture


- le destin de Fabe

- les débuts du rap français, grâce à l'excellente émission L'OEIL DU CYCLONE 
(réalisée du temps où Canal + n'appartenait pas à un enculeur de mamans christofasciste)

- Les preuves que tout ce que je dis est vrai, ou presque :

Pour oublier tout ça parce que le monde est trop cruel :





Fumer fait tousser.
Et quand on tousse, on tire pas droit.

https://jesuisunetombe.blogspot.com/2022/04/gomez-dubois-hotel-commissariat-2003.html


... et la meilleure série du monde sur le narcotrafic et ses conséquences sociales, c'est The Wire
 ...ex-aequo avec Traffik.
https://en.wikipedia.org/wiki/Traffik


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Post Scriptum :
J'ai un peu menti. Bernard Lavilliers n'a pas inventé le rap en 1981, mais en 1979, avec le brûlot trotskyste qui couvre toute la première face de l'album PouvoirsGrâces lui en soient rendues au plus haut des cieux. J'invente rien, je l'ai lu sur mon blog.
Il est en vente dans l'arrière cuisine de mon officine dans sa crudité originale, bourré jusqu'à la gueule d'explicit lyrics qui n'ont pas pris une ride. D'ailleurs, Marie-Louise, tant que vous êtes debout, remettez le disque au début, on s'en lasse pas.

merci aux rappeurs de la chaine CNous, ainsi qu'à Juliette, Olivia et Carla pour l'inspiration. 

jeudi 21 octobre 2021

Les voix du monde - florilège d'un podcast sans frontières (2021)

Les blogs de chanteurs morts : plus jamais ça !
Contrairement aux blogs de chanteurs morts et de Vénérables Variétés Verdâtres dont d'enthousiastes et cacochymes thuriféraires tentent de répandre les spores et les moisissures au-delà du cercle des aficionados disparus sous la neige à bord de leurs pantoufles à l'heure de la soupe froide à l'Ehpad de Champigny-sur-Morne où ils résidaient en pension complète, blogs qui sont autant d'ouvertures béantes, lépreuses et nécrosées donnant sur le mur décrépit de la prison d'en face, les podcasts de musique du monde peuvent être une formidable fenêtre sur l'ailleurs, un ailleurs vivant et vibrant, et chantant à en perdre Hélène par-dessus le marché, fenêtre à travers laquelle a soudain lieu (ou pas) la rencontre du Tout Autre, au hasard d'un cocktail musical bien frappé. Par exemple, si je suis un vieux mâle européen et que je chante faux, mon Tout Autre musical est une jeune bergère lettone qui fait des trilles dans la prairie comme des perles de rosée, tout en jonglant de l'autre main avec ses moutons sortis du Génie des Alpages. Ou pas.
Un ancien collègue de bureau anime depuis 18 ans (mais en fait de toute éternité) une émission de dépaysement sonore sur une radio rennaise, et confectionne l'air de rien une somme toujours augmentée en forme de magnifique podcast bimensuel au cours duquel il ouvre, tel un Rémy Kolpa Kopoul en chemise hawaïenne, cent mille fenêtres sur cet Ailleurs musical plein de bergères lettones, de Brésiliens déjantés et d'Afghans désappointés mais qui peuvent quand même se ressourcer ailleurs que sur youtube. 


Jean diffuse en léger différé de sa yourte, au Kazakhstan.
L'émetteur radio est alimenté grâce à un groupe électrogène au charbon de bois.

C'est très rafraîchissant. Et on sort du cadre. Celui que nous nous étions tracés pour nous rassurer, ignorants que nous étions qu'il deviendrait notre prison. Mais le griot même pas albinos et pas tellement nègre non plus n'a de cesse d'élargir nos horizons, en nous donnant à entendre le gai tintamarre des voix du monde, bien plus harmonieuses que ce qu'on pourrait croire si on restait frileusement ancré dans la brit-pop des 60's.
Son émission, c'est le contraire des incantations/injonctions à la reviviscence (retour à la vie active de formes vivantes (rotifères, tardigrades, anguillules, ciliés, amibes, mousses, graines, spores) qui étaient entrées en anhydrobiose (vie latente) sous l'effet de la dessiccation) des cultures mortes, puisque les traditions s'y révèlent vigoureuses, métissées, modernes, incarnées, et transnationales. 
Souvent, quand je crois pouvoir apporter de l'inédit, du farfelu voire du savoureux à l'auteur du podcast en question, en lui soumettant mes Tout Autres, comme  Turfu ou encore des Sibériens qui reprennent les Beatles dans un monde post-vergogne, il me dit souvent qu'il connait déjà, m'en sort trois dans la même veine, en mieux, et me rabat mon caquet sans peine, me renvoyant au Pléistocène (la première époque géologique du Quaternaire et l'avant-dernière sur l'échelle des temps géologiques. Elle s'étend de 2,58 millions d'années à 11 700 ans avant le présent), repoussant au loin, entre l'horizon évènementiel de la Réalité Réelle Ratée et les innombrables aux-delàs du Multivers de Grant Morrison les bornes de mon incrédulité sonique, et m'évitant l'enflure d'Ego (qui guette tous les bloggueurs au coin du bois, ne l'oublions pas et restons vigilants). Quand je pense aux aventures de Gérard Manset en Thaïlande, que je n'ai toujours pas lues mais que j'appréhende gravement, je me dis que la curiosité musicale est tout aussi légitime mais beaucoup moins dangereuse pour la santé que la curiosité sexuelle, et bien plus facile à satisfaire !

dans les années 80, on n'avait pas besoin de pass sanitaire pour partir en Turquie en moto.
Mais y'avait pas internet, et on s'y faisait chier un max. (Collection privée de désert)

Le problème de tous ces podcasts musicaux, qui infestent désormais le Web et relèguent les blogs de chanteurs morts au rang de ringardises innommables, c'est le flow des animateurs, qui essayent d'expliquer des trucs entre les morceaux, 
qui imaginent des transitions, qui s'évertuent à fournir l'arrière-plan culturel qui permet de resituer la musique dans son contexte. Un peu comme les vieux geeks sur les blogs de vieux geeks. On s'en lasse. L'arrière-plan culturel, on s'en cogne, on perçoit la musique directement par les chakras. Faites péter les skeuds, et fermez vos gueules, putain. La vie est si courte. Mais si on part à tronçonner leurs podcasts dans un éditeur audio, pour se débarrasser du bla-bla en ne conservant que la partie musicale, on se retrouve comme par enchantement (mais plutôt maléfique, donc ça s'appelle plutôt un sortilège) dans la peau du vieux geek qu'on essayait justement de s'extraire en ouvrant une fenêtre sonore sur le monde. Et les inimitables incantations des auteurs des podcasts finissent par nous manquer, car les échos de leurs voix détimbrées d'érudits mélomanes résonnent encore sur les plages qu'ils nous ont ouvertes, mais leur babil entré dans l’invisible n'a plus rien d'intelligible. 
Ça m'est arrivé avec les podcasts de l'herbe tendreceux de radio vedette, mais pas en écoutant celui de Fabrice Drouel sur l'histoire de Carbone 14. Faut dire que si je tronçonne les podcasts de Fabrice Drouel en enlevant les moments où il parle, il ne  va pas rester grand-chose à écouter. Quelle chance ils ont, pourtant, sur Inter, d'avoir le Pierre Bellemare de sa génération.

Pendant ce temps, en Inde, les enfants sont traités à tour de bras à l'ivermectine
en prévention du Covid, et des milliers de faux villages de Schtroumpfs
hâtivement montés vont pouvoir ouvrir pour contenter les touristes,
qui affluent comme avant-guerre. Gérard Manset a déjà pris son billet.  

J'ai écouté les 8 derniers épisodes du podcast "les voix du monde", soit de juin à septembre, j'ai un peu triché parce qu'il m'avait indiqué une émission spéciale "reprises" qui m'a beaucoup plu, j'ai sélectionné selon ma sensibilité, j'ai agité mes doigts et mes cutters au-dessus des pistes, et je ramène des musiques du monde entier, comme en témoigne la playlist ci-dessous. Au passage, j'ai bien peur d'avoir réinventé fip, sans les fipettes. Mais l'idée, c'est de suivre ces artistes, dont certains habitent près de chez moi malgré l'exotisme supposé de leur musique, et d'aller les voir en concert avant qu'arrive la nouvelle mutation du virus mutant qui nous clouera définitivement dans nos souterrains, pire que dans 10 Cloverfield Lane.  Voilà, vous ne pourrez pas dire que vous n'aurez pas été prévenus.
"Jean, à la technique" comme il se présente sobrement sur sa page d'accueil, est un passeur. Il fait son miel de l'émerveillement muet qu'il suscite auprès des auditeurs qui auront su laisser de côté leur incuriosité pour le temps de l'émission.
Il y a 189 épisodes disponibles en téléchargement. 





article sous licence Loisirs créatifs® avec utilisation raisonnée du clavier bien tempéré.

lundi 23 novembre 2020

Haïdouti Orkestar & Ibrahim Maalouf - La Vache (2016)

Hier matin, bravant ma flemme aurorale et les pandores auroraux, je suis allé trottiner une heure dans les chemins creux, pour renforcer mon immunité contre le Covid, bien au-delà du kilomètre autorisé par la Kommandantur. 
A mon âge, on transgresse ce qu'on peut, et une succession de contretemps m'avait tenu éloigné du jogging plusieurs semaines de rang. J'allais ramollissant, et il fallait agir. Tandis que dans le Monde, qui me tenait lieu d'humanité dimanche, certains graciaient leur bourreau, d'autres disgraciaient leurs bourrelets, mais je pourrais aussi commencer par réduire sur le chocolat à l'heure où les grands fauves élevés par Télérama vont voir s'il reste une tablette de blanc à l'orange dans le placard quand vient leur série du soir. Dans le champ de Fernand, dont un angle est en pente, les vaches s'étaient massés à l'extrémité septentrionale du plan incliné, qui recevait directement les rayons du soleil matinal, alors que le reste de la parcelle blanchissait de givre, dans l'ombre du pont d'Aigrefeuille. C'est beau, une vache qui bronze dans la brume ! Elle m'a maté comme si j'étais un prisonnier sans dérogation, l'impudente.
Et sinon, je ne sais pas encore ce que vaut le film, mais la musique de le film, elle est absolument démente. Elle matérialise à mes esgourdes incrédules tout ce que j'espérais trouver un jour dans un disque de musique balkanique sans oser le demander à Patrick Balkany et son grand orchestre de pipeaux magiques.