Backrooms, c'est pas un film, c'est un test de Rorschach. Et une allégorie de cette nouvelle Terra Incognita que sont les Espaces (Luminaires, mais très peu éclairés), engendrés par le putain de monstre de Frankenstein qu'est l'I.A. générative. Backrooms est pour moi le premier long métrage de l'ère de l'I.A, comme Toy Story était le premier film en images de synthèse.
Il y a d'ailleurs des moments où les deux films se rejoignent, dans leurs ambiances funéraires et la question qu'ils portent : "Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?" (spoil : oui.)
Le scénario de Backrooms aurait pu être écrit par une I.A. tellement il est farci de stéréotypes. C'est l'ambiance générale qui sauve l'oeuvre du grotesque. Et le rendu image parvient à évoquer les bugs de l'I.A, bien que les décors existent vraiment, et qu'ils aient été construits dans un studio d'environ 3000 m2. Toutes ces salles vides forment un réservoir inépuisable de métaphores : on peut les remplir en esprit de tout ce qui nous manque pour faire corps, en tant que société humaine. Si on met tous les lycéens en colère à l'entresol, et qu'on installe une petite mezzanine, on peut aussi y accueillir plein de migrants. Et y faire disparaitre tout l'état-major antisémite du RN au 3eme Sous-Sol. Sans qu'ils se croisent jamais.
| la BD Nameless, de Grant Morrison, rend aussi malade que Backrooms. Ou que la primaire à gauche. Ou que les effets du réchauffement sur Gaza, en Ukraine. |
Backrooms, sur lequel nous nous sommes longuement épanchés tantôt, sans pour autant vider l'abcès, car l'infection est profonde et le lac de pus se remet à niveau toutes les nuits quand j'ai la faiblesse de dormir d'un mauvais sommeil, est un film d'une malignité déroutante, parce que l'auteur n'a que 21 ans, et que le métrage est à la fois retors et naïf, il exalte la morbidité des centres commerciaux déserts et de l'ultra-moderne solitude, en esquissant un pas un peu timoré vers la lutte contre l'artificialisation des sols. De mémoire, les plans où l'enfant met les mains dans le béton frais, à 7'11" du début du métrage, mains dont on retrouvera les moulages dans la plaque de ciment brisé juste avant le générique de fin, vers 1h42', quand la psychologue de bazar sera elle aussi brisée, et pour tout dire à tout jamais perdue dans les ruines de son esprit, comme Sam Lowry à la fin de Brazil.
Au fond du fond, au niveau moins 173 des espaces luminaires, le film suggère juste qu'on est seuls, d'une solitude accablante et sans remède, et qu'on va tous crever de ça, après avoir erré interminablement, surtout vers la fin, dans nos vieux pyjamas en peau.
Mais qu'avant, des copies défectueuses de nos personnes seront réalisées en loucedé lors de nos arrêts contraints aux Toilettes excentrées du Leclerc Meubles de Basse-Goulaine, et qu'elles vivront une demi-vie abjecte, spectrale et autistique, prostrées dans les Espaces Luminaires qui n'ont d'autre existence que celle que nous lui prêtons, même si Lionel Naccache a révolutionné notre compréhension de la conscience et de la subjectivité en soulignant les liens profonds qui existent entre notre flux de conscience et la fiction.
https://www.odilejacob.fr/catalogue/art-et-litterature/fiction/habeas-corpus_9782415015992.phpMême le Pape, récemment en visite en France pour nous tirer les oreilles à propos de notre utilisation irresponsable de l'I.A. alors que seul le dieu des Chrétiens est le dépositaire légitime d'une intelligence supérieure via le truchement copyrighté du Saint Père, Léon dit le XIV, s’adresse à une jeunesse en quête de sens et met en garde contre le « vide intérieur » généré par Backrooms et ses prévisibles suites, maintenant qu'il a rempli les salles et vidé les bourses.
https://www.lemonde.fr/societe/live/2026/09/26/en-direct-visite-du-pape-a-paris-aucun-de-nous-n-est-un-numero-sur-une-carte-d-identite-ni-un-matricule-mais-une-personne-unique-affirme-leon-xiv-lors-d-une-messe-a-la-concorde_6782008_3224.html
ça faisait longtemps qu'on n'avait pas reçu Xavier Gorce dans notre immodeste échoppe. |
Le Pape, s'il avait des couilles, il excommunierait dans la foulée tout le cinéma d’horreur, ce frisson bourgeois qu’on ressent dans le confort de nos ventres repus d’intellectuels de canapés, auto-addicts à leur volupté devant ces mélodies du malheur, avec ou sans causes surnaturelles. Mais il fait gaffe, parce que pour la droite catho qui lit le Figaro, le nihilisme luminaire des films d'horreur, c'est peut-être de la pornographie spirituelle, qu'ils préfèrent, et on les comprend, à la pornographie normale, sale et triviale, qui dégrade l'estime de soi et donne mauvaise haleine et des boutons plein la gueule, et il ne voudrait pas se couper de la base de son électorat, déjà réduit pour des raisons historiques que je ne pourrai pas développer ici, bien qu'on observe un retour du besoin du sacré, à l'approche de l'effondrement civililsationnel, qui cette semaine sera jumelé pour des raisons de coût de production avec la sixième extinction de masse.
Pendant ce temps, en Sierra Leone, les habitants des bidonvilles piégés par la montée de l’océan n’ont plus tellement d’appétence à aller se faire peur au cinéma devant un bon film de chtrouille. Rien d'aussi revigorant, pour un amateur de cringe lessivé par Backrooms, que de s'imaginer se réveiller dans la peau d'un Sierra Leonais :
Dans la pièce exiguë où il vit, Joseph Amara a les pieds dans l’eau. Toutes les heures, inlassablement, il écope à l’aide d’une bassine en plastique la pluie qui pénètre par le toit en tôle et inonde le taudis. Le 10 juillet, au cœur de la saison des moussons, la cadence devient parfois impossible à tenir, surtout lorsque l’océan Atlantique, juste en face, s’infiltre lui aussi. L’homme de 38 ans a encore subi une violente inondation il y a trois mois, en mai, durant laquelle il a perdu sa télévision et un réfrigérateur pourtant soigneusement surélevé sur une palette en bois. Ce jour-là, la mer est montée trop haut, jusqu’à 50 mètres derrière chez lui – la faute à une combinaison de fort coefficient de marée et de violentes averses.
En ce mois de juillet, les pluies diluviennes qui descendent vers ces quartiers accrochés à la côte charrient avec elles des millions de déchets que recrache la ville chaque jour. « Les ordures bouchent les canaux d’évacuation des eaux usées, les canalisations débordent avant que l’eau n’atteigne la mer, et c’est tout le bidonville qui est inondé en quelques minutes », énumère Joseph Amara, pour raconter le piège dans lequel il se trouve enfermé depuis des années.
Dans le quartier informel voisin de Susan’s Bay, 10 000 personnes survivent dans des conditions similaires. Au pied d’une colline qui plonge droit dans l’océan, les habitations s’empilent les unes sur les autres, sur une pente raide, puis s’étalent sur des berges artificielles créées directement sur l’eau. Le paysage apocalyptique ressemble à une Venise de ferraille bâtie sur des tonnes de déchets.
| Il est temps que ces gens découvrent les Backrooms, pour pouvoir y ranger tout leur fourbi. |
Pas de doute, on se sentirait aussi bien, c'est à dire aussi mal, en Sierra Leone que dans Backrooms, ou dans "I'm Thinking of Ending Things", ou dans "The Curse", mais là, c'est dans la Réalité Réelle Ratée, en 3D THX et en Odorama, nul besoin d'I.A. pour recalculer tout ça. Pour le prix d'un billet d'avion, on doit pouvoir s'engager dans une mission humanitaire sur place et récolter son quota d'émotions fortes et de restauration d'estime de soi, si on est un peu down dans sa life et qu'on regarde sa vie "comme un vieux magazine" (Capdevielle).
Quant à moi, le temps de rédiger ces 2 articles en forme de crise de palu, j’ai glané plus de 10 nouveaux films d'horreurs eldritches (terme dont je suppute qu’on peut en attribuer la paternité au Palmer Eldritch du « Dieu venu du Centaure » de Phil K. Dick) et de chtrouille à découvrir… c’est ça ma malédiction à moi que j'ai !
...et maintenant je vais m'aider d'une I.A pour écrire un remake de Obsession, l'autre succès d'horreur de l'été, dans lequel Emmanuel Macron, souhaitant séduire la France, passe un pacte à 3 balles avec une entité maléfique croisée dans un magasin de farces et attrapes, le pays s'entiche follement de lui, (je vous la fais courte) et à la fin quand Macron meurt la France se réveille du maléfice, elle est ruinée, et à peu près dans l'état où qu'elle est maintenant.
Ah ben tiens finalement, j'ai pas eu besoin d'IA.
Annexes :
Le génie mortifère du capitalocène se décline en d'autres coloris :
le capitalisme de la solitude :
Mon article de légende sur les films de chtrouille.
Pour une critique plus éclairante des arrière-salles, voir par ici la sobre chronique :
ou celle-ci :
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