Plutôt platines que plateformes : en France, le streaming musical reste un truc de jeunes
Par Thomas Richet - Publié dans Télérama le 26 mars 2026 à 06h30
Hégémonique, l’écoute de musique en ligne ? Partout sur la planète, oui, mais pas dans l’irréductible Hexagone, où les plus de 50 ans font de la résistance, lui préférant le CD, le vinyle, la radio, voire… rien du tout. Au grand dam de Spotify, Deezer et Cie.
Par les temps qui courent, on pourrait presque croire qu’il s’agit d’un extraterrestre. Pour découvrir de la nouvelle musique, Patrick, la cinquantaine, parcourt le rayon CD de sa médiathèque du Perreux-sur-Marne (94) et se fie aux choix des employés du lieu. Pas de Deezer ou de Spotify pour lui. D’abord, parce qu’il associe les plateformes de streaming à un usage nomade : « Je n’aime pas particulièrement l’idée d’écouter de la musique dans les transports en commun ou quand je fais mon jogging », assure-t-il.Ensuite, parce qu’il se méfie des emballements du moment : « Je me fais peut-être une fausse idée, mais j’ai l’impression qu’ils ne sont que le reflet des modes, et donc que ça met probablement plus en avant ce qui est, disons, “hype”. » Tout juste se connecte-t-il à YouTube s’il souhaite découvrir un titre dont il a entendu parler, « mais si c’est convenable pour se faire une idée, la qualité n’est pas suffisante pour vraiment apprécier la musique ».
Patrick ne le sait peut-être pas, mais il est typique de sa génération. Et fait figure d’épine dans le pied de l’industrie musicale. Selon les chiffres du Syndicat national de l’édition phonographique (Snep), les plus de 50 ans représentaient en 2025 29,2 % des abonnés aux plateformes de streaming musicales dans l’Hexagone. Un chiffre à première vue pas déshonorant, mais qui perd de sa splendeur lorsque l’on sait que cette tranche d’âge constitue 49,5 % de la population française.
Un “gâteau” réduit
Ce décalage n’existe pas dans les autres générations ni dans des pays comme les États-Unis ou l’Angleterre. Or, à son arrivée (Deezer s’est lancé chez nous en 2007, Spotify en Suède en 2008), le streaming promettait de résoudre tous les problèmes d’un secteur laminé par le piratage. Le « gâteau » — comprendre le nombre d’abonnés payants — serait un jour assez grand pour être partagé équitablement avec les artistes et tous les autres acteurs, martelait Daniel Ek, fondateur de la plateforme suédoise. Mais cette prédiction ne s’est pas matérialisée.
Les plateformes elles-mêmes ne s’en sortent pas si bien – seules Spotify et Deezer sont récemment devenues rentables, respectivement en 2024 et 2025. L’industrie de la musique enregistrée en France a perdu plus de deux tiers de sa valeur entre 2002 et 2015. Et, malgré une croissance constante depuis dix ans, son chiffre d’affaires n’est aujourd’hui qu’à environ 56 % de ce qu’il était au début des années 2000, selon le Snep. Peut-elle retrouver sa santé d’antan en étant boudée par la part aussi importante de la population que représentent les plus de 50 ans ?
À leurs débuts, les plateformes avaient d’autres priorités. « Elles ont dû obtenir très vite un volume d’abonnés suffisamment important pour ne pas faire faillite, explique Alexandre Joux, spécialiste de la question à l’École de journalisme et de communication d’Aix-Marseille. Elles sont allées là où c’était le plus simple : les moins de 30 ans, qui étaient prêts à écouter les derniers tubes et qui ont toujours connu Internet avec des abonnements. Eux n’étaient pas choqués de payer. »
Soucieuses de ne plus passer à côté du potentiel que représentent les plus âgés, elles ont élaboré quelques stratégies pour les séduire, comme les abonnements familiaux ou des offres groupées avec les plateformes de cinéma ou de séries tels Netflix ou Amazon Prime. Apple Music s’est ainsi associé à Canal+, car les offres de vidéo en ligne, elles, sont aussi populaires chez les plus de 50 ans que dans le reste de la population. Mais ces tentatives se heurtent à une réalité : les plus âgés écoutent tout simplement moins de musique que les plus jeunes.
Un manque d’envie
Une étude menée par Deezer en 2018 auprès de cinq mille personnes en France, en Allemagne, au Royaume-Uni, aux États-Unis et au Brésil démontre qu’en moyenne la population arrête de découvrir de nouveaux artistes et morceaux à 28 ans — dans l’Hexagone, c’est même dès 26 ans. La plateforme française appelle ce phénomène la « paralysie musicale ». Responsabilités professionnelles (25 % des répondants) ou parentales (14 %), sentiment de se perdre dans les milliers de sorties hebdomadaires (18 %), les raisons en sont multiples. L’un des principaux arguments du streaming étant l’abondance de son offre, à quoi bon s’y abonner si on n’a plus le temps de s’y plonger ni l’envie de découvrir ce qu’on ne connaissait pas déjà ?
D’autant que les offres payantes perdent de leur attrait quand on écoute peu de morceaux. « La partie freemium, qui permet d’écouter gratuitement en échange de publicités, est encore peut-être trop satisfaisante aujourd’hui pour les utilisateurs, et notamment pour ceux de plus de 50 ans qui ne passent pas leur journée à streamer de la musique », explique Alexandre Lasch, directeur général du Snep.
D’où l’attrait de YouTube qui ne se dément pas. Malgré la publicité, la plateforme reste le moyen d’écouter de la musique en ligne le plus utilisé dans le monde : plus de 2 milliards de personnes s’en serviraient à cette fin chaque mois, contre 433 millions pour Spotify. Et la part des quinquagénaires y est peu ou prou la même que dans la population générale.
Un blocage culturel
Les 50-60 ans sont également les premiers à avoir connu Internet. Le blocage n’est donc pas tant technologique que culturel. Ce sont « les anciens pirates, explique Alexandre Joux. Ils ont découvert le Web à l’époque du tout-gratuit de la fin des années 1990-début 2000. Cette génération a été habituée à ne pas payer ». Le sociologue insiste sur l’importance de l’« héritage culturel » : comme leurs parents qui ont racheté en CD leurs anciens vinyles, ces internautes du début ont surtout téléchargé les titres qu’ils connaissaient déjà et sont restés fidèles au format album.
Maria Garrido, directrice marketing chez Deezer, confirme l’attachement de cette tranche d’âge aux anciennes pratiques : « La radio reste le canal de découverte dominant (60 % contre 52 % pour le reste de la population), et 40 % des 55-65 ans préfèrent les CD ou les vinyles au numérique. 29 % d’entre eux sont convaincus qu’ils ne devraient pas avoir à payer. »
La plateforme française Qobuz, fondée en 2007, s’en tire plutôt mieux que ses concurrents : environ 38 % de ses abonnés ont plus de 50 ans, assure Marc Zisman, son directeur musique. Pour des raisons historiques, d’abord, Qobuz s’étant consacré à ses débuts uniquement au jazz et à la musique classique. Mais aussi parce qu’il met en majesté le format album, et mise sur la recommandation et une meilleure qualité sonore. « La digitalisation de la musique a été une révolution, reconnaît Zisman. C’est également vite devenu une régression, parce qu’on a perdu plein d’avantages : l’éditorialisation, les crédits, la beauté d’une pochette, etc. »
Mais les nouvelles générations ont également leurs habitudes : biberonnées à l’abondance et à l’abonnement payant, elles devraient rester fidèles au streaming. Ce que confirme Maria Garrido, de Deezer : « La génération Z est notre cible prioritaire, car ce sont les utilisateurs d’aujourd’hui et de demain. » Spotify, Deezer et les autres n’auraient-ils donc qu’à attendre que les jeunes vieillissent pour agrandir leur part de marché ? Pas si sûr, note Gérôme Guibert, professeur en sociologie à la Sorbonne-Nouvelle : « Rien ne dit que les plateformes ont les reins assez solides pour perdre encore de l’argent pendant vingt ans. Va-t-il apparaître, entretemps, un nouveau modèle économique ou une nouvelle proposition ? Dans les années 1990, on vous expliquait qu’en 2020 tout le monde téléchargerait de la musique. »
Voilà.




