jeudi 1 juillet 2021

Le petit Steve Roach illustré : Une année 2011

Cette année encore, la Californie se lyophilise, et avec elle tout l'Ouest américain, accablé par des chaleurs extrêmes encore plus pire que d'habitude, sous l'influence pernicieuse du dernier rapport du GIEC, comme dans un vieux roman de SF de J.G. Ballard qui retrouverait ainsi une actualité brûlante qu'il n'avait finalement jamais perdu.
L'occasion rêvée de rester au bureau et de s'en évader par l'imaginaire en relisant un vieux Moebius du Désert-B tout en réécoutant la dernière décennie créative de Steve Roach, ce mystérieux musicien ambiant qui vit en Arizona, contrée dont les indigènes cultivent le manioc, plante d'appoint qui se mange sans pain.
Je reprends mon verre de mezcal sans alcool là où je l'avais laissé la dernière fois :

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The Desert Inbetween (2011)
avec Brian Parnham

Ce Désert entre les deux (entre les deux quoi ?) (je découvre quelques semaines plus tard dans un épisode de Bojack Horseman que ça peut aussi vouloir dire "au milieu" )est très peuplé : des ambiances ethno-mystére, des guitares éthérées enfin maitrisées, des interséquences d'aridité dronale inventives, de percussions tendues, une étonnante faune sonore organique; Steve s'est acoquiné avec l'avide Brian, lui aussi multi-instrumentiste, qui n'a pas son didgeridoo dans sa poche. Une instrumentation très variée, des voix humaines trafiquées et discrètes, des dédales aveugles dans lesquels on ne se perd jamais trop longtemps. La pénibilité des guitares éthérées qui s'étirent interminablement le long des pensums expérimentaux et bouffis des années 2000 sont rachetés par la maitrise et l'aboutissement de ce disque. Un bon cru dans la veine tribal ambient, qui évoque les riches heures de Suspended Memories ou du Serpent's Lair.

(4/5)

https://projektrecords.bandcamp.com/album/the-desert-inbetween


Immersion V - Circadian Rhythms (2 CD) (2011)

Stridulation d’insectes & gargouillis digitaux; nous voici à nouveau en terrain connu, en transit intestinal dans les boyaux de la création sonore. Gastro-entérologie et chamanisme s’allient pour nous aider à conscientiser nos intérieurs, dont les parois sont très peu tapissées de cellules réceptrices de la douleur (récepteurs de Golgi) ce qui explique pourquoi quand on s’en rend compte il est souvent tard. Immersion V, comme le Sputnik V, sera-t-il remboursé sur ordonnance ?
La série Immersion est en phase terminale, si je compte bien en tout il y a huit cédés, si j’omets les dégâts collatéraux ultérieurs Ultra Immersion Concert, Vortex Immersion Zone, Groove Immersion, et ni la combinaison de plongée ni les bouteilles d'oxygène avec le détendeur ne sont offerts avec le pack.
Des vents fétides parcourent les marécages sous des cieux vert sombre, annonciateurs de pluie radioactive.
"Ciel vert la nuit le hackeur réjouit" (Charles Stross, le bureau des atrocités) p’têtre bien, n’empêche qu’un air glacial s’engouffre dans le tunnel « Ker Vortex », la résidence secondaire acquise par Steve sur la lande bretonne. Des motifs émergent de la boue auditive. Des sons qui n’ont jamais été faits pour être perçus par une oreille humaine, exhalant d’infinis échos évoquant la mousse qui pousse sur le rebord des fosses où croupissent des prisonniers oubliés depuis trop longtemps, et qui par malheur n’avaient pas une bonne mutuelle santé. Une synesthésie se met en place, un ballet cahotant, hypnotique et titubant comme une java martienne dansée par des paramécies en convalescence d’une épizootie sans remède connu. Moins claustrophobique que les précédents épisodes de la série préférée des effondrologues de la pensée consciente, mais encore beaucoup de remplissage dans les passages à vide si vous n’êtes pas prêts à méditer des heures durant sur votre 3ème chakra. Au bout du premier CD, sortie en barque sur un lac souterrain, apaisante et bienvenue. Au début du second, ça repart : spéléologie des gouffres amers surplombés par des volutes de guitares célestes et trafiquées. A moins qu’on ait torturé un baleineau. Odyssée pour gogos de l’advaita vedanta, ou invitation à faire le vide ? en tout cas, hymne vibrant à la somnolence au volant, comme beaucoup d’oeuvres de cette décennie.


(1/5)


https://steveroach.bandcamp.com/album/circadian-rhythms-immersion-five


The Road Eternal (2011)

avec Erik Wollo

En 2008, déjà, une première collaboration entre les 2 gars m’avait refroidi avec Stream of Thoughts. Là, c’est un peu plus pulsé, mais ni très original ni très inspiré : des nappes, des structures rythmiques pas forcément moisies, mais le côté pompier, lyrisme en plastoque, ça ne vient pas de mon Steve, c’est pas Dieu possible. Je trouve Erik Wollo clinquant, aseptisé, avec des sonorités dignes du rayon surgelés du Super U. (ça caille en Norvège) Cascades cristallines, lénifiantes, lissées et asexuées. Le cahier des charges est rempli, les scintillements d’arpèges miroitants, les trainées de guitares synthétiques dans l’azur, la richesse des étoffes sonores brodées de mille détails mais j’y reste émotionnellement étranger. C’est froid. Sur le bord de la route éternelle de l’électronique ambiante, si on s’arrête dans n’importe quelle gargote, on bouffe mal, et ça n’a pas de goût. Le fast-food.

(1/5)

https://projektrecords.bandcamp.com/album/the-road-eternal

Live at SoundQuest Fest (2011)
avec Brian Parnham, Dashmesh Khalsa et Byron Metcalf

On pourrait penser qu’une musique électro-acoustique fabriquée à la main avec 95% d’électronique embarquée s’épanouirait mieux dans la pénombre des studios que sur scène, mais c’est encore en concert que « ça sonne » le mieux.
Soirée très festive en compagnie de Steve Roach et de ses amis les Petits Chamanes à la Croix de Bois (en Plastoque) rameutés pour l’occasion. Steve doit faire du channelling, (terme américain de la pensée New Age qui désigne un procédé de communication entre un être humain et une entité appartenant à une autre dimension : un ange, un « maître ascensionné », une entité du plan astral, une divinité, un extraterrestre, un ancien président républicain etc.) et pirater en direct l’égrégore des spectateurs. Je ne vois pas d’autre explication rationnelle à la réussite manifeste des albums « live » de cette période.
Comment savoir si c’est pour de vrai, ou s’ils ne se sont pas pris au sérieux après avoir forgé de toutes pièces, un soir d’ivresse, pour déconner, des rituels pour invoquer des Forgotten Gods (1992) avant de passer au stade industriel, devant le succès de leur entreprise ? Sans que le concert réponde franchement à la question, voici un réjouissant aperçu de la palette de Steve à l’époque, sans showroom pyrotechnique, ni foire-expo de la spiritualité chuintante et dronante. Un premier tiers de la captation évoque un raga indien (résonances et vibrations longues de sons analogues à des sitars) en mouvement perpétuel vers l’avant, magnifique. Ca évolue lentement vers des choeurs célestes et des séquencers, mais ça craint pas trop du boudin.
Puis vient un temps de recueillement et de repos, agrémenté de bâtons de pluie qui se font passer pour des serpents à sornettes, ou l’inverse. Mais je ne vais pas divulgâcher tout le film. On pourrait décrire le concert tout entier comme une succession de passages entre les 3 états de la matière sonore (solide, gazeuze, liquide, puis retour au gazeux etc) ou simplement saluer l’équilibre parfait entre les transes, les contemplations, les extases, sans reptations pénibles dans des tunnels sordides ni d’invocation d’entités poisseuses entre la méduse et le pied de veau comme sur le lugubre live de sinistre mémoire All is now (2002). La curiosité m’a poussé à m’inscrire sur guts of darkness pour avoir accès à une vidéo amateur du concert https://www.youtube.com/watch?v=74n35HUijNw
c’est là qu’on voit que les environnements sonores créés par Steve en concert rapprochent son univers du jazz, il y a une grande part d’improvisation dans sa musique : ses potes viennent taper le boeuf, c’est très proche de la jam-session, même si je ne puis m’empêcher de me poser la question de la légitimité du chamanisme assisté par ordinateur (C.A.O.) à chaque fois que je vois cette bande de petits blancs s’emparer d’instruments traditionnels (didgeridoo, bansuri) : de quelle tradition se réclament-ils, tous ces chamanes auto-proclamés ? disons-le tout net : la profonde sagesse des traditions spirituelles multi-millénaires n’a empêché aucune de ces cultures de s’effondrer lors de sa collision frontale avec la notre, donc y’a quand même un truc qu’ils avaient pas bien anticipé au niveau des anticorps, et je range mon piédestal sur lequel j’allais les mettre. En l’absence de filiation clairement revendiquée, pas de doute, Steve et ses amis créent leur temples sur les ruines des précédents. Je devrais plutôt m’interroger sur ma propre crédulité musicale à les suivre.


(5/5)

https://steveroach.bandcamp.com/album/steve-roach-live-at-soundquest-fest


Journey of One (2011)

C’est un concert de 1996, resté inédit et conservé à l'abri de la lumière dans une crypte plombée pendant 15 ans. Ca valait le coup d'attendre : il s'agit d'un magnifique voyage à travers les immensités tribal-ambientes, à base de percussions ethno-claniques, de didgeridoo, de voix humaines, de cybergrooves cristallins, les ambiances se succèdent comme en un trip initiatique, c’est sombre et ensorcelant, intense, bouillant et envoûtant.
Et c’est d’autant plus magique qu’après tout, quand piqué par la curiosité on regarde un de ses « concerts » sur youtube, on n’y voit rien de très spectaculaire, on regretterait presque d’avoir soulevé la tenture qui masquait le magicien d’Oz, on voit juste un gars qui triture des potentiomètres au milieu d’un amoncellement de synthés en basse lumière, il n’a pas forcément une tête à faire de la radio mais toute la magie est absente à l’image, et reste concentrée dans le son. Si l’essentiel est invisible pour les yeux, on l’entend particulièrement bien dans ce disque, qui distille l’ensemble des vertus que je prêtais à l’ethno-ambient sans être certain qu'elles existent : un remède à la modernité, en même temps que sa rédemption.


(5/5)


Quiet Music: The Original 3-Hour Collection  (2011)

Remasterisation d'une purge méditative incroyablement mollassonne et niaisouze qu'on pensait à jamais bloquée entre 1983 et 1986, car elle n’était sortie qu’en cassettes audio. On avait tort : rien ne se perd dans le gourbi cosmique de Steve, ou plutôt, tout se retrouve un jour. Les mots-clés de cette oeuvre sont minimalisme, piano électrique, et ennui mortel de 3 plombes, sans possibilité d'aller assister au procès Troadec. On y surprend parfois la beauté du chant des oiseaux. Une flûte. Des sons de la nature. Tout ça pour rendre hommage au silence, et pour envelopper l’auditeur dans une atmosphère suspendue, délicate et translucide. Si l’atmosphère autour de vous a tendance à s’opacifier, méfiez-vous : vous avez peut-être laissé des pommes de terre sur le feu avant de vous asseoir par terre pour écouter Quiet Music. Assez proche, dans l’inspiration, du Thursday afternoon de Brian Eno.
Après ça, on va pas bouder notre déplaisir : dans la liste des adorateurs de Steve prêts à ériger n’importe laquelle de ses galettes en divinité vivante et chatoyante, Derek Power nous déclara sur la page bandcamp de l’album : « Je pense sincèrement que cet album m’a peut-être sauvé la vie, en fin de compte. »
Qui serais-je pour juger que sa vie, et les moyens par lesquels elle fut sauvée, est moins importante que la mienne ? Je dis juste que je trouve ce disque mièvre.

(1/5)



Sounds From the Inbetween Box Set (2011)

Pack promo de 2 albums de l’année : The Desert Inbetween + ze double-CD Immersion Five - Circadian Rhythms. Je vous laisse rejoindre les caisses tout seul.

4 commentaires:

  1. Un petit peu de lecture supplémentaire, en complément au texte de Ballard, qui devait connaître le lieu :
    https://www.liberation.fr/voyages/2008/09/27/voyage-salton-sea-la-mer-fantome_562204/

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  2. Merci, tu vends du rêve ! Je crois avoir lu un article de William Vollmann sur cette monstruosité. J'ai vu aux USA d'anciennes mers intérieures comme le Grand Lac Salé ou le Mono Lake, qui frappent l'imagination par leur aspect littéralement extra-terrestre. Version sans eau : le parc de Arches, dans l'est de l'Utah.
    Je ne sais pas si Ballard avait besoin de ça pour imaginer ses apocalypses.

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    1. Oh, je pense qu'il a dû en entendre parler. Vermillon Sands s'en inspire sûrement aussi...

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  3. Vermillon Sands c'est autre chose, j'ai attaqué l'intégrale des nouvelles chez Tristram, je ne sais pas si je dépasserai le tome 1 (c'est un auteur quand même assez déprimant) mais les nouvelles qui formeront plus tard le recueil Vermillion Sands contiennent une poésie spécifique et bienvenue, par rapport au reste.

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